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Survivantes


William Dupuy

Une pluie drue et tropicale tombe depuis des jours, comme souvent en décembre à l’est de la République Démocratique du Congo. Six heures de moto sur une piste boueuse me conduisent à Hombo, petite ville situé à 150 kilométres de la frontière rwandaise, contrôlée par l’armée depuis peu. Le militaire en charge des renseignements me met en garde : « Si vous traversez le pont, nous ne pourrons plus garantir votre sécurité. Cela fait des années qu’aucun fonctionnaire de la province n’est allé sur le territoire des rebelles Maï-Maï ». De l’autre côté de la rivière, la population est livrée à elle-même et subit la loi des groupes armés. Les conflits à l’est de la RDC font des millions de morts depuis 20 ans. Viol et terreur sont maîtres en ces lieux. Subir la faim et la peur, fuir dans la forêt pendant que les rebelles pillent et brûlent les villages, voilà le lot quotidien de ces habitants oubliés du reste du monde. Les femmes, premières victimes de cette guerre sans fin, portent le fardeau d’une vie de violences, l’air sombre, la tête baissée. Comme perdues dans une nuit éternelle, dans laquelle elles auraient cessé d’appeler à l’aide. Les sourires sont rares, crispés. Elles sont peu bavardes sur leurs conditions de vie, étonnées quand je les questionne. Il faut alors les mettre en confiance et s’isoler pour qu’elles commencent à exprimer la douleur d’être femme dans le Nord-Kivu. Cette série de portraits, réalisée à la chambre 4x5, s’inscrit dans une volonté de montrer des femmes « ordinaires » du Congo. Un « ordinaire » qui fait froid dans le dos, rempli de mépris, de haine et de violence, le tout arrosé de bière frelatée qui rend les hommes fous. Prendre le temps de les écouter, c’est regarder en face la condition de ces « survivantes ».


 

William Dupuy / Picturetank DUW0514951

JOSEE YALALA 41 ans, 6 enfants dont 3 décédés de la malaria. C’est dans la forêt que j’aperçois Jose. Comme beaucoup de ses compatriotes, elle est venue pour travailler à la mine. Des sacs de minerai sur son dos, elle marchait pendant 2 jours jusqu’au village, puis faisait le trajet inverse pour ramener de la farine de manioc aux mineurs. Avec 12 dollars par trajet elle arrivait tant bien que mal à survivre. Mais, le gouvernement a décidé de fermer toutes les mines qui n’étaient pas sous le contrôle de l’armée. Concrètement, cela se traduit par des attaques contre les rebelles qui tiennent les collines. L’armée se retire, les rebelles reviennent jusqu’à la prochaine fois. La population prise entre deux feux préfère fuir. Aujourd’hui, elle travaille la terre pour 1 dollar par jour. Voilà une semaine qu’il pleut non stop. Le travail aux champs est impossible. Trois jours que Jose n’a rien mangé. Elle espère pouvoir échanger du bois contre un peu de nourriture. Elle m’annonce 6 enfants dont 3 décédés de la malaria. Je lui demande où son les 3 enfants restants ? - Mon mari est parti pour épouser une autre femme. Tous deux m’ont enlevée mes enfants en m’accusant de sorcellerie. J’ai fui pour ne pas être tuée.

Walikale, Congo, la république démocratique du - 20/12/2013

 

William Dupuy / Picturetank DUW0514943

DORCAS BANGA KIKUNI 21 ans, 1 enfant de 2 ans et demi, gérante d’hôtel Dorcas n’est pas originaire du Nord-Kivu. Elle habite dans la province orientale, à 450 km de là. On est venu la chercher pour travailler... Si elle accepte de me parler, c’est parce que son patron lui en a donné l’ordre. - Je ne veux pas être interviewée. Si mon copain l’apprend, je vais avoir beaucoup de problèmes, il est très violent. C’est un blanc qui travaille à la MONUSCO et il n’aime pas quand je parle avec d’autres hommes. Alors que je mets fin à la conversation, Dorcas m’interroge sur la manière de vivre le couple en France. - C’est vrai que chez vous, les femmes ne respectent pas leur mari ? Je lui demande ce qu’elle entend par là. - Par exemple, l’homme prépare le repas ? - Oui, en effet, il peut aussi faire le ménage, la vaisselle et changer les couches du bébé... Elle laisse échapper un cri de surprise. J’ai l’impression d’avoir dit la pire ânerie de la journée. - Les couches non ça ce n’est pas possible... mais si un homme faisait ça, ici, la belle famille ferait enfermer sa femme pour sorcellerie. Vraiment les femmes blanches ne vous respectent pas.

Walikale, Congo, la république démocratique du - 20/12/2013

 

William Dupuy / Picturetank DUW0514948

FAIDA KIOMBO Mère chef (représentante des femmes) village Chambusha, 59 ans veuve 6 enfants En m’enfonçant un peu plus dans la forêt, je tombe sur le village de Chambusha. Des hommes viennent à ma rencontre, trois, quatre puis cinq. Après les salutations d’usage, ils me demandent de les suivre dans une case. J’apprends que l’un est colonel de l’armée des Maï-Maï, l’autre est numéro deux de la police, le troisième chef coutumier etc... Chacun est responsable, chef, préfet, directeur. Dans un coin de la pièce, assise sur un petit tabouret, comme consignée, on me présente la seule femme : - Voici la mère chef... Elle ne dira pas un mot. Lorsque l’entretien est fini, je demande à parler avec Faida. Un peu étonnée, elle se tourne vers le chef coutumier afin d’avoir son approbation. C’est à lui que je dois justifier ma demande. Il finit par autoriser l’interview. - Cela fait 5 ans que je suis élue par l’ensemble des femmes pour porter la parole de la communauté. C’est peut-être parce que l’on est dans un village, mais on n’est pas du tout entendu. On ne peut pas avoir de fierté à être une femme du Nord-Kivu. Il y a vraiment trop de violences : les viols, les mutilations... Et puis les rebelles viennent pour chercher la contribution des villageois, à savoir un bidon d’huile de 20 litres. Si on ne peut pas payer, ils peuvent nous tuer pour ça.

Walikale, Congo, la république démocratique du - 20/12/2013

 

William Dupuy / Picturetank DUW0514940

HECIMA FURAHA 20 ans, 2 enfants, cuisinière C’est en voulant interviewer les serveuses du restaurant « Mon jardin », à Walikale, que je vais rencontrer Jhon, le patron. Un grand gars tout sec, le visage buriné, les yeux rougis par l’alcool. ll traîne son vieux survêtement rempli de billets jusqu’à ma table et m’écoute calmement. Je lui explique le but de mon travail. Il me donne son accord et fait venir les filles. - Combien t’en veux ? Il doit sentir mon malaise face à ce comportement et me laisse avec Hecima, la cuisinière. - Je travaille tous les jours de 6h du matin jusqu’à 22h. C’est mon petit frère qui gère les enfants dans la journée. Mon mari ? Il m’a abandonnée quand je suis tombée malade. Il n’a pas voulu payer les soins pour mon kyste au ventre. Son visage grimace de souffrance je lui demande si ça va : - Non, je suis malade et je n’arrive pas à me soigner... Dans un soupir, elle se lève et s’éloigne le dos voûté et les épaules basses. Son patron m’explique qu’elle doit retourner en cuisine.

Walikale, Congo, la république démocratique du - 20/12/2013

 

William Dupuy / Picturetank DUW0514952

MARCELINE LUSINGIS 18 ans, 2 enfants Lorsque je demande à Marceline pourquoi c’est si dur d’être une femme du Nord-Kivu, elle me répond comme une évidence : - La guerre amène une violence qui finit toujours par se retourner contre les femmes. Toutes les personnes que je connais et qui ont subit des violences sexuelles n’en parlent pas. Elles se retrouvent seules, enfermées dans leur honte et leur culpabilité. Marceline a 16 ans lorsqu’elle tombe enceinte d’un jeune homme qui est motard. Après son deuxième enfant, son compagnon commence à « vagabonder avec d’autres filles » comme elle dit. Elle retourne chez sa mère. Pour subvenir aux besoins de ses enfants, elle vend de la bière, le soir, ce qui ne facilite pas les études.

Walikale, Congo, la république démocratique du - 20/12/2013

 

William Dupuy / Picturetank DUW0514941

DESANGE MUREKATETE 22 ans, 1 enfant resté à Goma, serveuse Le visage fermé et le regard triste, Desange restera de marbre pendant tout l’entretien. Pas un sourire. - J’étais commerçante, je vendais des chaussures à Goma. Quand le M23 est entré dans la ville, on m’a volé toute ma marchandise, je n’avais pas d’autre solution que de devenir serveuse. Les filles qui travaillent dans les bars n’ont pas bonne réputation. Alors j’ai préféré quitter ma ville natale pour travailler loin des ragots. Impossible de connaître son salaire. - C’est secret pour ne pas créer de jalousie entre les filles. Personne ne connaît le salaire de personne, mais je sais que je fais partie des filles qui gagnent le mieux. Si les filles de bar ont si mauvaise réputation, c’est qu’il leur arrive d’arrondir leurs fins de mois avec des clients en recherche de compagnie. Le soir venu, je retrouve Desange attablée avec un homme obèse qui joue les charmeurs et sort des liasses de billets pour régler ses bières. Jusqu’où ira-t-elle ce soir là ?

Walikale, Congo, la république démocratique du - 20/12/2013

 

William Dupuy / Picturetank DUW0514947

BERNADETTE ABALA 22 ans, célibataire, un enfant de 6 mois, étudiante Bernadette est pressée quand je l’aperçois. Son pas est rapide, sa démarche assurée. Des jeunes hommes la saluent. Elle est connue dans la cité. Son papa est un haut fonctionnaire de la ville de Walikale. Elle rentre de l’université et doit rejoindre sa fille de 6 mois qui est chez sa mère. Elle fait des études pour être agent de santé communautaire. Son futur travail sera d’assurer la prévention des maladies et d’effectuer les campagnes de vaccination. - Si ton papa a les moyens, tu peux étudier. Moi, mon papa est maire. Il peut payer les 280 dollars que coûte une année de cours. Il est très difficile de trouver des professeurs pour venir ici : c’est très enclavé et les conflits dissuadent les professeurs. Ce sont des assistants qui nous donnent les cours. à deux reprises, nous avons été obligés de cesser la classe pour fuir en catastrophe dans la forêt. Les rebelles venaient faire des tracasseries. Je lui demande si elle croit que la guerre cessera un jour. - Je n’ai jamais entendu que les femmes troublent le pays. C’est toujours les hommes. La guerre cessera quand les hommes l’auront décidé.

Walikale, Congo, la république démocratique du - 20/12/2013

 

William Dupuy / Picturetank DUW0514942

IDA MISATI 27 ans, célibataire. Sage-femme 2 ans d’expérience. Originaire de Masisi C’est le docteur du centre de santé de Chambusha qui me présente Ida. Je la sens sur la réserve, très en retenue sur ses propos. Probablement parce que nous sommes sur son lieu de travail. Elle m’apprend cependant comment de nombreuses femmes perdent leur bébé. - Il est fréquent d’enregistrer des morts-nés, car les femmes font parfois plus de 50 km à pied avant d’atteindre le centre. L’objectif, dans ce cas, est de sauver la maman. Un accouchement coûte 15 dollars. Une césarienne entre 50 et 80 dollars. C’est très difficile pour ces cultivatrices de payer de telles sommes. Il n’est pas rare de voir les maris s’enfuir, abandonnant femmes et enfants lorsqu’il faut débourser les frais d’hospitalisation.

Walikale, Congo, la république démocratique du - 20/12/2013

 

William Dupuy / Picturetank DUW0514946

MARIAM MDAIRA à gauche 49 ans, 6 enfants (4 filles, 2 garçons) MASOKO MDAIRA à droite Âge inconnu La mère et la fille préparent le manioc pour le faire sécher et en faire de la farine. Elles vivent à l’entrée de Chamboucha, à la limite de la zone contrôlée par l’armée régulière congolaise. - Maintenant je suis vieille, j’ai vécu la plus grande partie de ma vie dans la guerre. Je me suis déjà déplacée plus de 6 fois. J’ai même fait plus de 100 km à pied. À chaque fois, je perds tous mes biens. Les bandits prennent même les habits que l’on porte sur nous. La mère refuse de me parler car un militaire s’approche de nous. Il m’interpelle et me questionne. Le temps de montrer mes autorisations, les deux femmes abandonnent leurs affaires et disparaissent dans la nature comme si la fuite était devenue un réflexe de survie.

Walikale, Congo, la république démocratique du - 20/12/2013

 

William Dupuy / Picturetank DUW0514950

KAHINDO BAIBONGE 19 ans, 3 enfants, 3 ans de mariage C’est d’une voix timide et le regard baissé que Kahindo me raconte pourquoi elle s’est mariée à 16 ans. - Les rebelles venaient souvent au village pour enlever les filles qui n’étaient pas mariées. Un jour, j’étais aux champs et ils ont menacé mon père de mort. Il a eu l’idée de nous marier, moi et ma soeur, avec les voisins. Dans la semaine, je quittais le village avec mon nouveau mari. J’étais soulagée d’être avec un civil, les militaires sont violents. J’ai pris conscience que je fuyais la guerre à l’âge de 12 ans. En réalité, depuis ma naissance, je ne peux compter le nombre de fois où ma famille s’est retrouvée dans la forêt. Elle a la chance d’avoir pu reprendre ses études. Quand je lui demande qui garde ses 3 enfants pendant qu’elle est en classe, elle me répond que c’est l’aîné qui surveille les autres. L’aîné a 3 ans. Elle rajoute fièrement : - Il n’y a jamais eu de dégâts.

Walikale, Congo, la république démocratique du - 20/12/2013

 

William Dupuy / Picturetank DUW0517013

JULIENNE MAZAMBI 19 ans, célibataire, 2 enfants, institutrice de formation. La jeune femme est élégante dans son habit du dimanche. Elle me croise à la sortie de la messe, sans même me lancer un regard. Nous sommes pourtant en territoire Maï-Maï, les Blancs ne sont pas si fréquents. Il paraît que je suis le premier journaliste blanc à m’aventurer par ici. Son attitude me donne l’envie d’en savoir plus sur elle. - J’ai 19 ans, je n’ai connu que la guerre. Je ne peux même plus compter le nombre de fois où ma famille a été obligée de fuir le village. Avoir peur, se cacher dans la forêt et tout reconstruire : voilà ma vie. La jeune femme du village de Chambusha, dans la province de Walikale, à 135 km à l’est de Goma, ne semble pas optimiste. Julienne était institutrice mais elle a préféré quitter son poste. Le salaire de 6 dollars par mois ne suffisait pas pour elle et ses 2 enfants. Elle est revenue chez ses parents et travaille aux champs.

Walikale, Congo, la république démocratique du - 20/12/2013

 

William Dupuy / Picturetank DUW0514949

SALOMO TAMDU 20 ans, troisième grossesse, mariée depuis 5 ans A l’entrée du village de Chambusha, je m’arrête dans un centre de santé. La zone est contrôlée par les rebelles Maï-Maï. Il y a uniquement des femmes enceintes qui attendent le médecin. Je ne sais pas si c’est sa petite taille ou son visage juvénile, mais Salomo paraît être la plus fragile. Sur les conseils de mon fixeur, j’ai pris l’habitude d’isoler les femmes pour leur poser des questions. Un homme essaie d’écouter discrètement la conversation. Il tourne autour de nous comme pour signifier à la jeune femme de faire attention. Je lui demande gentiment de s’éloigner, je sens la jeune maman soulagée. - La situation sécuritaire est vraiment une souffrance ici. à chaque fois que nous fuyons, nous sommes obligés de tout recommencer à zéro. J’ai 20 ans. Je ne connais que ça la guerre. Pas plus tard qu’hier, il y avait une rumeur d’attaque. Nous étions prêts à fuir. Cela fait déjà 3 fois que l’on annonce la fin de la guerre mais à chaque fois ça recommence. Je pense que cela ne s’arrêtera jamais... On va encore fuir dans la forêt, c’est notre vie. Être une femme du Nord-Kivu, c’est souffrance sur souffrance.

Walikale, Congo, la république démocratique du - 20/12/2013

 

William Dupuy / Picturetank DUW0514945

ZAOLETO PENDANO 19 ans, mariée depuis 8 mois Zaoleto n’a jamais connu la paix. Quand elle tombe amoureuse dans un camp de réfugiés, elle reprend goût à la vie et tombe enceinte. C’était sans compter sur la déception de ses parents. - Lorsque je l’ai annoncé à mon père, il m’a chassée brutalement, je n’ai pas eu d’autre choix que d’aller vivre chez mon copain. Je ne peux pas être satisfaite de cette situation, j’ai tellement déçu mes parents… J’ai cassé les projets qu’ils avaient pour moi. Dans le Nord-Kivu, avoir une fille est un investissement qui peut rapporter gros. La dote peut dépasser les 12 chèvres, soit l’équivalent de 1200 dollars. Une fortune qui peut s’envoler si la jeune fille tombe enceinte avant de se marier.

Walikale, Congo, la république démocratique du - 20/12/2013

 

William Dupuy / Picturetank DUW0514944

ANUARITE MBANGIRWA 29 ans, 3 enfants, mariée à un militaire. 10 ans dans la police, lieutenant dans la brigade spéciale des violences faites au femmes et aux enfants C’est dans un bureau sans prétention que la Sous-lieutenant de police reçoit les plaintes des victimes de viol. Anuarite est la plus gradée des 9 femmes policières de la région. Elle est aussi la seule qui ne porte pas d’uniforme. - Si la victime a été violée par un militaire ou un policier, elle n’a pas envie de retrouver un uniforme pour raconter sa souffrance. Cela fait un an qu’elle est en poste et elle aurait déjà envoyé une dizaine de violeurs en prison. Mais de son propre aveu, ce n’est qu’une goutte d’eau vu l’ampleur du phénomène. - Les victimes des villages ne viennent jamais porter plainte. Les groupes armés ne sont jamais inquiétés pour ce genre d’exaction. Les femmes se font violer dans l’indifférence. Même ici, en ville, elles ont peur de porter plainte.

Walikale, Congo, la république démocratique du - 20/12/2013



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